Le Troisième Œil
- jerome perrillat-collomb
- 21 janv. 2023
- 41 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juil. 2024

La vidéo ci-dessus est le Trailer d'un court-métrage que j'ai terminé en 2014. Le lien vers la vidéo complète est en fin d'article :)
Il m'a fallu 4 ans, soit 2 millions de minutes, pour écrire et réaliser ce petit film de 16 minutes: l'espace-temps parallèle du monde de l'animation.
Je m'appelle Jérôme Perrillat-Collomb, j'ai 33 ans et je travaille depuis 10 ans sur des séries et des films d’animation en France, en tant qu'animateur et décorateur principalement. Ces 2 dernières années j'ai travaillé sur le long-métrage «Tout en Haut du monde» qui est sorti cette année au cinéma, et sur la série «F is for Family» disponible depuis décembre dernier sur NETFLIX et dont une seconde saison a été annoncée dernièrement.
Mon court-métrage "Le troisième oeil" est terminé depuis deux ans et sa diffusion est plus ou moins terminée désormais. (note de moi en 2023: 2014 ca commence à faire vraiment loin désormais!)
Le moment me donc semble idéal pour faire un bilan de cette aventure, avant de démarrer de nouvelles productions !
Mais ça, j'en parlerai sûrement plus tard sur mon compte Twitter. En jetant un coup d'œil au sommaire un peu plus bas, vous pouvez vous faire une idée rapide des points qui seront abordés dans cet article. Prévoyez une demi-heure pour lire la totalité de cet article, mais vous pouvez aussi aller voir uniquement certains chapitres grâce à ce sommaire.
Mon envie avec cet article est de partager l'expérience que j'ai pu avoir en réalisant mon premier court-métrage « Le Troisième Œil ». Pour le moment cet article est prévu seulement en français, mais peut être qu'une traduction viendra plus tard.
Sur internet, des articles du type « post-mortem » sont nombreux dans le jeu-vidéo indépendant, et malheureusement peu nombreux à ma connaissance dans le cinéma d'animation. Pourtant j'adorerais lire la manière dont se sont déroulées les productions d'autres projets de films ! Des expériences de réalisation, il y en a autant que de réalisateurs et de projets, et je pars du principe qu'elles sont toutes bonnes à prendre. Peut être que ces lignes vous intéresseront, que vous soyez ou non étudiant / professionnel dans le cinéma d'animation.
Séquences du court-métrage “Le Troisième Œil” dont il va être question dans cet article.
Une dernière chose avant de commencer, ce post-mortem a été largement inspiré dans sa forme par le post-mortem du jeu «The Next Penelope», de mon talentueux ami Aurélien Regard. Je vous conseille d'aller lire son article où j'ai appris plein de choses sur la conception de son jeu. Vous trouverez un lien pour lire son article en bas de page !
SOMMAIRE:
Genèse du projet.
Faire un film avant tes 30 ans, sinon t'as raté ta vie.
Faire une animatique, rencontrer un producteur, tout recommencer
J'ai pas eu le CNC, tout est fini. Ou pas ?
Le plan d'attaque de l'étoile noire: dépouillement, pipeline et planning.
Le storyboard, pierre angulaire d'un film d'animation.
Vendre 8 minutes, en faire plus du double: l'art de se faire des cadeaux.
L'étape préférée du control-freak: le Layout
Des étapes traditionnelles, sur ordinateur.
L'animation, un univers parallèle.
L'angoisse du graphiste control-freak: Le son.
Le compositing: oh il ressemble à ça mon film finalement ?!
La première projection, ou Sisyphe et son rocher.
Les festivals, l'internet, et le retour en studio… C'est à quel moment que mon œuvre a changé la face du monde?
Une conclusion, jusqu'au prochain projet.
1. Genèse du projet.
En 2009, je travaillais depuis 3 ans en tant qu'animateur et décorateur dans des studios d'animation de Paris. J'ai profité de la fin de la première saison de la série Mandarine and Cow pour commencer à préparer un dossier de film tout seul dans mon coin. J'ai alors décidé de calquer les rubriques de ce dossier sur ceux présentés généralement aux contributions financières du Centre National de Cinématographie (CNC). Il est possible de voir beaucoup d'exemples sur le site du CNC désormais, mais à l'époque ce n'était pas le cas, et des amis m'avaient fort gentiment montré un de leur dossier avec lequel ils avaient eu des aides quelques années auparavant. Ces dossiers sont généralement composés comme cela: synopsis, scénario complet, note d'intention, script, designs des personnages, images du film etc. Autant d'éléments dont j'allais avoir besoin pour faire un film, que j'aille chercher un producteur ou non, et que je tente de décrocher des subventions ou non. Ce type de dossier peut paraître très scolaire, mais il a eu l'intérêt de me forcer à clarifier mes idées. Une idée peut avoir l'air géniale tant qu'elle est floue dans notre tête, mais lorsqu'on la met sur le papier, il peut y avoir des surprises. Et pas forcément des bonnes, vous l'aurez compris.
En France, la production de courts-métrages d'animation se fait très souvent grâce à des aides, quelles soient nationales, régionales, ou de fondations. Pourtant à ce stade je n'avais pas encore décidé si j'allais tenter ou non d'obtenir des subventions.
Voici quelques images tirées de ce tout premier dossier, créé très rapidement début 2009:


Recherches des personnages principaux, et images donnant une idée du visuel du film en 2009 (donc bien avant la production qui a démarrée en 2011).
Quand j'ai commencé les images de ce dossier j'avais encore en tête celles d'une séquence d'un film que je n'avais pas terminé 2 ans plus tôt. Il y a des idées qui ont tendance à revenir d'un projet à l'autre tant qu'on ne les a pas véritablement utilisées. Il est étrange pour moi de constater que ces images ont finalement plus de lien avec Le Troisième Œil qu'avec le film dont elles sont tirées.


Images du film inachevé “Elle, moi, et les autres”, datant de 2006.
2. Faire un film avant tes 30 ans, sinon t'as raté ta vie
Ne pas être venu à bout du film précédent a fait que la crainte de ne pas finir celui-ci était très présente pendant tout le long de la production. Heureusement, j'ai eu une bonne idée: commencer par finir un autre projet plus court pour me mettre en confiance. J'ai alors terminé et même relié à la main un livre illustré intitulé «Les Marches Masquées»: assurance et motivation +100 ! Je peux finir un projet, rien n'est impossible !

Finir un film avant ses 30 ans, c'est un but assez idiot, avouons-le. Mais psychologiquement c'était important pour moi, alors que ce soit une bonne ou une mauvaise raison, quelle importance ?
C'était une motivation supplémentaire pour aller au bout de la production de ce film. Pour l'anecdote, j'ai terminé le film quelques jours après mes 30 ans…
Certains textes de ce livre ont aussi servis lors de l'écriture du film, comme celui-ci qui revient comme une formule magique:
Je déteste le un, il me faut un deux. Je hais le trois, il me faut son double ou son quadruple. Le trois est maudit. Faire un nœud sans le défaire est synonyme de mort.
3. Faire une animatique, rencontrer un producteur, et tout recommencer.
Finir ce film était donc une priorité, et j'ai préparé mon dossier en conséquence: je voulais être capable de faire ce film avec ou sans producteur, avec ou sans subventions. Le style graphique du film a été créé dans ce sens lors du premier dossier. J'ai aussi créé une animatique complète, qui durait 8 minutes, afin d'être sûr de ne pas me retrouver dans la même situation que lors de mon film précèdent resté inachevé.
Une animatique, c'est une version du storyboard mise bout-à-bout sous forme de film. Visuellement c'est assez assez sommaire mais on peut se rendre compte
de beaucoup de choses à cette étape. L'avantage c'est que si le film marche sous cette forme, il ne pourra que s'améliorer par la suite !
J'ai alors fait une petite liste de noms de producteurs avec qui je souhaitais travailler, triés par ordre de préférence.
Et j'ai appelé le premier de cette liste, à savoir Les Trois Ours. Le producteur était intéressé pour me rencontrer: Youpi!
Lors de ce rendez-vous assez informel, il m'a très vite avoué craindre que mon dossier soit trop avancé, et que je ne veuille plus rien changer vu que j'avais déjà une animatique complète. Son but en tant que producteur allait être de présenter mon projet de film aux commissions du CNC et auprès de chaînes de télévision afin d'obtenir de l'argent pour la production du film. Il a été clair dès le départ qu'il n'avait pas lui-même da trésorerie. Dans cette optique il souhaitait que l'on puisse améliorer au maximum mon dossier… et donc revoir le scénario. Je pense qu'il est important en tant qu'auteur ou réalisateur de rentrer dans un dialogue avec le producteur, il doit comprendre votre projet pour pouvoir le défendre. Pour cela il est nécessaire de répondre à ses questions et ses craintes.
J'ai donc accepté de travailler à nouveau le scénario, tant que j'en gardais le contrôle. Il était tout à fait OK avec ça. C'est pourquoi nous n'avons pas signé tout de suite d'option. Une option c'est un contrat où un producteur s'engage pendant une certaine période à chercher des financements afin de mettre en production l’œuvre d'un auteur, et où l'auteur s'engage quant à lui à ne pas aller voir d'autres producteurs avec ce même projet. Ne pas en avoir signé nous laissait tous les deux les mains libres dans un premier temps.

Le dossier que j'ai présenté à mon producteur en juin 2009.
Un travail de ping-pong s'est alors mis en place entre le producteur et moi, essentiellement par mail. Le scénario du film s'est amélioré sans que je n'ai eu l'impression de m'en trouver dépossédé. Bien sûr il a fallu parfois mettre des limites aux changements apportés. A chaque fois que j'avais un doute, je me demandais si le point visé était effectivement faible ou non, et si les changements allaient dans le sens de l'idée de départ du film. Le fait que j'ai une idée assez précise de l'idée centrale du film m'a aidé dans ce travail, car je pouvais m'y reporter. Je parle du point central du projet qui me poussait à faire ce film. Si ce point venait à s'affaiblir c'est que nous prenions une mauvaise direction. Souvent les solutions qu'apportait le producteur n'étaient pas bonnes à mon sens pour le projet, mais les points ciblés posaient effectivement problème: cela m'a obligé à me justifier, clarifier de nouveau des idées, et proposer des solutions plus adaptées.
«Votre projet de film n'a pas été retenu par la commission.»
4. J'ai pas eu le CNC, tout est fini. Ou pas ?
Finalement nous avons envoyé le dossier à la commission du CNC ! …et on a attendu. Ca prend plusieurs mois pour avoir une réponse.
Le bon côté d'être rejeté dès la première étape, celle des comités de lecture, c'est que le suspens s'arrête plus rapidement. On se console comme on peut. Par contre une question revient alors comme un boomerang: est-ce que je n'aurais pas mieux fait de réaliser mon film en 8 mois de travail sans aller chercher de financements et sans ré-écrire le scénario ?
Des mois après avoir débuté ce projet, je me suis retrouvé avec un projet certes meilleur, mais aussi plus ambitieux, plus long, dont le storyboard était entièrement à refaire, et toujours sans financement.
Si l'idée avait pu me traverser l'esprit au tout début de projet de rester 8 mois au chômage et sur mes économies et faire ce film de bout-en-bout, la tournure qu'avait pris les événements donnait fortement à penser que le film était loin d'être terminé.
Les phases de réécriture, de ping-pong avec mon producteur, et les délibérations pour avoir des subventions prenaient beaucoup de temps: travailler en studio était donc nécessaire. Quand j'ai appris la mauvaise nouvelle concernant le CNC, je travaillais de nouveau en studio depuis plusieurs mois. J'ai alors décidé d'attendre un ou deux mois pour réfléchir à la suite à donner à ce projet (continuant de travailler en studio). Ça m'a paru beaucoup plus long mais je crois que un ou deux mois seulement après la réponse négative du CNC, mon producteur m'a appelé pour m'annoncer cette fois-ci une bonne nouvelle. Une chaîne de télévision était peut être intéressée: ARTE.
Un travail du même type qu'avec mon producteur s'est alors mis en place pour travailler à nouveau le script. Ce travail fût cependant plus court cette fois-ci: au bout de trois semaines d'échanges par mail, mon producteur, la chargée des programmes de la chaîne en question, et moi-même sommes arrivés à une version qui nous plaisait. A nouveau le film était meilleur de mon point de vue ! …mais j'avais l'impression au fond de moi que cette version du script était trop longue. Il est très difficile de couper quand il y a eu tout ce travail et que l'on arrive à une version qui semble plaire à tout le monde. On n'a pas forcément envie de remettre le couvert tout de suite si vous voyez ce que je veux dire: “Je verrais bien au storyboard s'il faut couper par-ci ou par-là”.
Le projet a alors passé les commissions internes à la chaîne, et nous avons déposé à nouveau un dossier au CNC.
Ce travail de réécriture a payé ! Hourra ! CHAMPAGNE ! Viva ! On a une chaîne et une aide du CNC !
A ce stade, il faut bien vous rendre compte qu'il s'est passé pas mal de temps depuis le tout premier script. On est déjà en octobre 2010. Pour rappel, j'ai écris la première version du scénario début 2009. Et pourtant c'est allé relativement vite par rapport à d'autres projets… mais l'idée de faire un film en 8 mois était déjà devenue un concept lointain.
5. Le plan d'attaque de l'étoile noire: dépouillement, pipeline et planning.

Concernant les budgets des court-métrages (d'animation ou non), il est important de garder en tête qu’à partir du moment où il y a une chaîne ou des subventions publiques, on paye réellement les gens, les locaux etc. Ça paraît idiot de le dire, mais là où je veux en venir c'est que ça n'a aucun sens de comparer ces budgets avec celui du film de votre pote qui a coûté 500 euro. Non pas que le court-métrage de votre ami ne soit pas bien, mais pour 500 euro, ca veut dire que personne n'a été payé, que le matériel utilisé n'a pas été acheté, idem pour les locaux, les impôts etc.
Car évidement quand on touche des subventions publiques, il faut ensuite justifier toutes les dépenses.
Il n'y a donc rien au « black », et les personnes engagées doivent être payées selon les conventions collectives, il y a donc des minima à respecter.
Le dépouillement, c'est lister tout ce qui doit être fait pour le film. A ce stade, il reste assez peu détaillé, mais on sait généralement que l'on va devoir créer un storyboard, qu'il va y avoir de l'animation, des voix au cas échéant, qu'il va falloir mettre en «couleur» les personnages (même s'il s'agit de noir et blanc), etc etc… Cette liste change bien sûr d'un projet à l'autre. Sur «Le Troisième Œil», je souhaitais une vraie phase de layout par exemple, ce qui n'est pas forcément toujours le cas dans tous les courts-métrages. Le layout c'est devenu un peu un mot valise aujourd'hui, mais j'expliquerai plus tard dans ce post-mortem en quoi cette étape a été utile sur mon film.
Le «pipeline» c'est votre chaîne de production. Si c'est un film très expérimental, le pipeline peut être très flou. Sur mon film, j'avais un scénario très clair, et une mise en scène personnelle nécessitant une chaîne de production précise:
Storyboard.
Animatique du storyboard.
Modelsheets.
Références décor.
Layout décor.
Layout posing.
Enregistrement des voix.
Mise à jour de l'animatique.
Décors couleur.
Ombres crayonnées pour les décors.
Animation.
Animation couleur.
Animation des ombres crayonnées des personnages.
Compositing.
Ambiances sonores.
Bruitages.
Mixage.
Copies du film dans un «labo».
On a aussi décidé à ce moment-là de ne pas passer le film sur pellicule et que la meilleure version du film serait un DCP, c'est à dire une version HD numérique diffusable dans la plupart des cinémas aujourd'hui. Deux raisons à ce choix: les festivals diffusant des copies sur pellicule se font plus rares, et le prix du «kinéscopage» (le fait se passer sur le film sur pellicule) est très élevé.



Notes techniques présentes dans le second dossier envoyé au CNC. En réalité les étapes ont été différentes, et le rendu final a évolué.
Le but du jeu étant de mettre tout ça en face de dates de rendu et d'un budget. Tenter d'être clair sur ce que j'avais envie de faire moi-même, et ce que j'allais être capable de déléguer n'a pas été évident… j'avais envie de tout faire.
Un dernier point pour clarifier les postes sur ce film. Même si j'ai réalisé la majorité du travail, j'ai pu rémunérer des personnes pendant certaines périodes:
-Une coloriste pour les personnages, qui s'est aussi occupée des ombres (pendant 3 mois environ). -Un décorateur (pendant 2 mois). -Un animateur (pendant 2 mois et demi). -Un ingé-son qui a chapeauté le son du film (mais pas à plein temps). -Un bruiteur Foley (pendant 2 jours). -Une pianiste (une demi-journée, sans compter qu'elle a travaillé le morceau en question les jours précédents). -3 comédiens pour les voix du film. -Une monteuse (pendant quelques jours en tout).
Ça, c'est pour les postes rémunérés, mais les amis qui vous donnent des retours pendant tout la durée du projet quand vous en avez besoin, c'est super important.
6. Le storyboard, pierre angulaire d'un film d'animation.
Le problème de mon film précédent avait été un storyboard trop peu rigoureux (pour rester correct). Notez que cela peut ne pas être un problème suivant la mise-en-scène et le type de film. Mais dans mon cas c'était important d'avoir un storyboard clair.
Le script du film avait été réécrit plusieurs fois suite aux discussions avec mon producteur et la chaîne. Je devais donc maintenant recommencer le storyboard de zéro, ou presque. Cette phase a été très longue et laborieuse. Le fait d'avoir l'aide du CNC et le temps qui avait passé a fait que je voulais un film bien meilleur techniquement et narrativement que sur la première version faite en 2009. Mon erreur a été d'attendre très longtemps avant de montrer une première version à mon producteur et mon entourage. Ce n'est qu'au bout de 5 mois de travail que j'ai finalement montré une animatique. J'avais storyboardé la première version du film (avant d'aller voir un producteur) en 1 mois seulement… Verdict de ce premier visionnage avec le producteur: Rien ne marchait vraiment.
Suite à ce rendez-vous, j'étais très déçu. Pas de la réaction du producteur, mais de mon animatique.
J'ai alors recommencé les deux-tiers du storyboard en moins de deux semaines. Pourquoi c'est allé plus vite d'un coup ? Jusque-là je n'arrivais pas à me débarrasser des plans qui ne marchaient pas au sein du film mais que je trouvais cools. Je cherchais un moyen de faire fonctionner ensemble des plans que j'aimais bien, les retournant dans tous les sens comme un puzzle. Finalement ce rendez-vous m'a permi de me débarrasser de tous ces plans qui ne marchaient pas et de réfléchir à nouveau en terme de mise-en-scène. Ce fut assez libérateur.



Dans “Le Troisième Œil” il y a beaucoup de plans rapprochés (ou close-up), car j'avais en tête l'idée de suivre de très près le petit garçon, pour que l'on soit dans sa bulle, éloigné des autres. Le but était que l'on puisse observer au plus près ses rituels, et les objets qu'il utilise. La surprise pendant l'animation a été que les plans rapprochés m'ont demandé beaucoup plus d'attention que je ne le pensais. Cette décision au moment du storyboard a donc eu de fortes répercutions sur l'animation. Les mouvements étant très lents dans ce film, il fallait dessiner beaucoup de dessins pour ce type de plans. Imaginons un personnage à qui il faut 2 secondes pour prendre une tasse de café posée devant lui. Si l'on veut finalement qu'il le fasse en 4 secondes cela voudra certainement dire que son mouvement sera plus lent (OK ça dépend de l’échelle d'animation, mais laissons ça de côté pour cette fois, restons sur une échelle assez linéaire). Ce mouvement plus lent nécessitera de dessiner plus de dessins, vu que le film restera projeté au rythme de 24 ou 25 images par secondes. Plus de dessins sur un mouvement très lent veut dire des traits de dessin très rapprochés pour les intervalles d'animation dessinés. Je dis pas que c'est taré à faire, mais cela s'est révélé plus long et laborieux que je ne le pensais. Ceci a aussi posé problème pour les ombres crayonnées, mais j'en parlerai plus tard.
Ces close-up ont aussi eu tendance à augmenter le nombre de plans du film.
Alors qu'un plan éloigné aurait pu contenir 2 ou 3 actions différentes du personnage, j'ai eu tendance à faire ces « close-up » sur le personnage, sur ses mains, son visage, les objets etc. Même s'il s'agissait d'un choix de mise-en-scène, je pensais aussi grâce à cela gagner en contrôle sur l'animation en verrouillant un maximum mes plans au layout-posing. A ce moment-là, je prévoyais qu'un animateur récupère une grande partie de mes layouts, c'est pourquoi j'ai blindé les poses de cette étape pour qu'elles soient précises et que l'animateur n'ait plus trop à se poser de questions. Augmenter le nombres de plans en ayant un film plus « découpé » allait aussi dans ce sens: que la durée des plans soit plus courte, et que le travail de l'animateur soit simplifié. Finalement, j'ai animé 80% du film moi-même, ce n'étant donc pas tant la peine de vouloir verrouiller à ce point là. Ceci dit, ça m'a permis d'avoir une bonne vision du film à l'étape de l'animatique layoutée, avec des vrais posing précis pour chaque action.
Bref, un certain nombre de choix a été fait, et quoi qu'il en soit cette nouvelle version du storyboard était bien meilleure. C'était aussi l'avis de mon producteur ! Dans cette nouvelle version du storyboard, j'ai aussi décidé d'enlever deux séquences du script. De mémoire, une séquence de dîner avec le père, et une séquence à la toute fin, montrant le réveil de Théodore. Ces coupures ont été bien acceptées par mon producteur, surtout que la durée du film avait explosée par rapport à ce qui était prévu. Même avec ces coupes, le film était très long, (mais le film finira par faire quand même 16min40…). Ces séquences contenaient des éléments qui me semblaient intéressants, mais elles alourdissaient le film, il y avait clairement un problème avec: autant les enlever.



Scène du film storyboardée plusieurs fois dans des versions différentes, puis finalement supprimée avant la phase de layout.
Cette scène se trouvait juste après le dialogue entre Théo et sa mère à travers la porte de sa chambre, il descendait alors manger avec ses parents. La séquence avec la pluie n'existait pas. Elle a été ajoutée vers la fin de la production du film.
7. Vendre 8 minutes, en faire plus du double: l'art de se faire des cadeaux.
Le danger du début de production c'est que l'on est plein d'énergie. Le film aurait du faire 8 minutes, c'est ce qui avait été décidé avec ARTE et le CNC. Professionnellement, j'aurais donc dû faire 8 minutes. Mais le scénario me motivait, et c'est celui-là que je voulais voir en image, pas un film tronqué de moitié. Je me suis dit que j'allais travailler d'avantage, car je ne pouvais plus imaginer ce film sur une durée de 8 minutes.
Une chose a cependant été sous-estimée. Un film deux fois plus long, même en gardant le même nombre de plans, ça ne veut pas juste dire plus d'animation à créer…
…cela veut aussi dire 2x plus de création de son et de mixage, 2x plus de rendu, des copies au labo 2x plus chères etc. Alors bien sûr, désormais je peux me dire “oh bah finalement on l'a fini ce film! J'ai bien fait d ele faire comme ça tu vois” (je me tutoies), mais la contre-partie c'est que je me suis attaché un boulet au pied pendant plusieurs années et que j'ai saoulé mes proches avec ça plus que de raison. Mes bonnes résolutions du début s'étaient envolées, et ce que je voulais éviter est arrivé (again): C'est devenu le film-de-ma-vie. Ce que j'appelle le film-de-sa-vie, c'est quand on travaille comme si il ne pouvait pas y en avoir d'autres après, quand on veut qu'il soit parfait, et que l'on prendra le temps qu'il faudra pour le faire. Danger maximal en ce qui me concerne. pendant cette période je ne suis pas allé beaucoup voir mes parents, mes conversations ont tournées principalement autour de ce film, expliquant sans relâche que c'est vraiment super de travailler sur ses projets mais que c'est vraiment fatiguant… Bref, ma vie dépendait de ce film jusqu'au point où je me demandais comment c'était la vie avant, et me questionnant sur l'existence réelle d'une vie après (spoiler: Il y a bien une vie après, je confirme).
8. L'étape préférée du control-freak: le Layout.

Le Layout, kezako ? (Désolé pour cette blague qui vieillit de plus en plus mal.)
Il se décide beaucoup de choses au layout:
-Le cadre, car il n'est pas rare de devoir décadrer les plans d'un storyboard, généralement cadrés trop serrés.
-La séparation des éléments du décor en calques différents pour les niveaux de profondeur ou les éléments destinés à bouger, par exemple lors d'un mouvement de caméra, ou d'une animation.
-C'est là aussi que l'on dessine le canevas général de l'animation, il ne s'agit pas des clés d'animation, mais cela permet d'avoir au moins une ou deux poses du storyboard remis au modèle, donc à la bonne taille etc.
-Avant l'informatique, on préparait aussi les réglettes mais on est en 2016 alors, je vous dirais que aujourd'hui cette phase serait plutôt un premier montage des plans avec les mouvements de caméra, quitte à les re-travailler par la suite.
Sur «Le Troisième Œil» j'ai pu faire un layout à la fois décor et posing et préparer mes mouvements de caméra. Grâce à cette étape, j'ai pu avoir une animatique très détaillée et savoir où j'allais.
Cette phase de layout est géniale car elle permet de partir sur des bonnes base avant de se lancer tête baissée dans l'animation. Cette étape est pourtant mal-traitée dans beaucoup de productions pour des raisons budgétaires, la tentation est grande de refiler une partie du layout au storyboardeur, une autre partie à l'animateur, et encore une autre au décorateur. C'est souvent une mauvaise solution de mon point de vue, mais chaque cas est différent.
Etapes du layout. J'ai créé les décors-trait définitifs durant cette étape. Les posing des personnages ont quant à eux été souvent modifiés au moment de l'animation.
Il a fallu faire beaucoup de décors en peu de temps, et on s'en est bien sortis avec Benjamin Dupouy. Nous avons travaillé à distance, ce qui ajoutait une difficulté. On échangeait par skype ou par téléphone, mais cela ne suffisait pas. La manière de “cleaner” les décors n'était pas claire pour lui, et nous avons dû nous voir en vrai pour en discuter. En une demi-heure nous nous étions mis d'accord alors que par téléphone ça aurait été difficile. Un des souvenirs que je garde de cette phase de décors, c'est une journée où j'étais super malade et où je devais faire les vues principales en rough de la salle de classe. J'avais dû me traîner jusqu'à l'atelier où je travaillais et puis… je suis resté cloué sur ma chaise. Trop fatigué pour bouger, trop K.O pour discuter avec mes collègues, j'ai dessiné dans cet état fièvreux. A la fin de la journée j'avais dessiné les décors en question, avec même un peu d'avance. Beaucoup de gens ont dû expérimenter ça, mais quelques fois on déborde d'énergie et c'est totalement l'inverse qui arrive…






Layouts-décors du film. Ils ont été dessinés directement sur Photoshop
Même si j'étais animateur sur les productions sur lesquelles j'ai travaillé avant ce film, c'était de l'animation sur After Effects la plupart du temps. Cela faisait donc deux ou trois ans que je ne dessinais pas réellement en studio. Imaginez vous quelqu'un animer en 3d, c'est pas si éloigné que ça. Me mettre à nouveau à dessiner des personnages a donc été un défi pour moi. Heureusement, Marietta Ren m'a donné des bons conseils de temps en temps pour corriger les poses des personnages durant cette étape de layout. Qui est cette personne qui m'a aidé généreusement ? Ma copine, qui me supportait moi et mon film depuis le début. Quand je dis supporter, c'est dans les deux sens.
Je me suis servi de ces layout posing pour améliorer mes “modelsheets” (mes pages de références pour les personnages, très utiles quand on travaille avec d'autres personnes sur un projet comme c'est le cas la plupart du temps en animation).





Modelsheets (Références personnages) réalisés quand le film a réellement été mis en production en 2011.
9. Des étapes traditionnelles, sur ordinateur.
Faisons un point sur les softs qui ont servis à faire “Le Troisième Œil”. Les étapes de fabrication sont certes classiques, mais tout a été fait sur ordinateur, à part une partie du storyboard. J'ai travaillé sur un pc assez basique, avec une tablette graphique. Pour un prochain projet, je pense que j'investirai dans une Cintiq, au moins pour l'animation ! Pour les rendus composités du film, le fait d'avoir une seule machine était problématique en terme de temps de rendu nécessaire.
Pour le montage de l'animatique j'ai utilisé le logiciel After Effects, qui n'est pas un logiciel de montage. Pourquoi ? Parce que je le connaissais bien, et qu'il me permettait de préparer en amont les plans du film pour le compositing, ainsi je pouvais rester sur le même logiciel pour les étapes suivantes. De plus, Final Cut n'existe pas pour PC.
Pour le montage final du film, il a fallu passer sur Final Cut pour plusieurs raisons. La première c'est que si vous voulez rendre fou un monteur, faites le travailler sur un logiciel dont il n'a pas l'habitude. Généralement, le logiciel le plus utilisé pour le montage dans l'animation est Final Cut. La deuxième c'est que travailler sur un vrai logiciel de montage permet de travailler en temps réel, et non pas d'avoir à re-calculer des previews à tout bout de champs. Troisièmement nous devions exporter des fichiers en apple proRES pour la chaîne et c'était compliqué depuis mon PC. Le ProRES est un format de «compression», il y en a plusieurs types selon la qualité désirée, et l'usage que l'on en a. J'ai aussi utilisé ce format pendant la production du film pour que l'ingé-son puisse travailler. Avant cela, j'ai fait l'erreur de lui envoyer des fichiers en H264 (un format de compression très orienté web). Monumentale erreur pour caler des éléments sonores dans son logiciel, pour des raisons un peu compliquées à expliquer ici (une sombre histoire de macro-blocs et de sous-macro-blocs). A noter que sortir du ProRES depuis un PC est bien possible, mais pas très pratique, et que sortir du proRES depuis After Effects est bien possible depuis un mac. Bref, il a bien fallu que je quitte After Effects à un moment donné, même si j'ai reculé ce moment le plus longtemps possible, et que j'essaye de comprendre un peu Final Cut. J'avais un petit macbook blanc 13 pouces chez moi, je l'ai utilisé pour certains de mes rendus, même si c'était pas du tout une bonne machine pour ça. Une dernière chose concernant le montage, c'est Catherine Aladenise qui m'a aidé à monter la version finale du film. J'ai beaucoup aimé la manière dont elle a travaillé. Le film était déjà monté mais ce montage était améliorable. J'ai apprécié qu'elle me demande avant de me proposer des coupes ce que je ne voulais pas que l'on touche dans le film et pourquoi. Finalement elle a apporté plus de coupes et de modifications au montage que je ne l'aurais pensé possible.
Mon vieux mac book n'était pas assez performant, et Marc Jousset (producteur du studio « Je suis bien content ») nous a autorisé la monteuse et moi à utiliser un de leurs ordinateurs pour monter une partie du film. Son studio n'avait rien à voir avec ce film, donc c'était très gentil se sa part d'avoir accepté. Ça nous a bien aidé !
Pour les décors et leur mise en couleur j'ai utilisé Photoshop, ce qui est un choix assez commun. Mes roughs (croquis) étaient fait directement sur ce logiciel, aucune étape papier là non plus.
Etapes de la mise en couleur en niveaux de gris sur les décors.
Pour les ombres crayonnées je me suis décidé pour le logiciel TV Paint, vu qu'il propose des brosses intéressantes. Ceci était plutôt facile à faire pour les décors mais l'animation des ombres pour les personnages a été a contrario un gros travail. Amélie Harrault a fait la majeure partie de ces ombres, j'en parlerai plus loin.
L'animation et sa mise en couleur a été faite sur Flash. C'est un logiciel très utilisé en France pour l'animation, même quand il ne s'agit pas d'animation “cut-out”. Un film comme Ernest et Celestine a été animé sur Flash par exemple. La couleur sur les personnages a aussi été faite en grande partie par Amélie.
Le compositing a été fait sur After Effects. Le film était découpé en 6 grosses séquences pour ne pas que ce soit trop lourd à charger dans le logiciel. J'avais donc 6 fichiers After Effects. Vers la fin du compositing, les fichiers étaient devenus quand même un peu trop lourds.
Concernant la scène où Théodore joue à un jeu-vidéo dans le film, il fallait que je crée des images et que je les incruste dans la télévision du décor: la séquence présente dans le film a nécessité des « sprites » et des « tiles » créés sur photoshop, que j'ai animés sur After Effects. A noter qu'il y a eu plusieurs essais infructueux avant d'en arriver à cette solution. En effet, j'avais dans un premier temps tenté d'utiliser des images de certains jeux (pas terminés du tout) que je m'étais amusé à programmer avec Gamemaker les années précédentes. Voilà des images de cette version qui n'a pas été utilisée finalement:

Images d'une des versions du jeu qui n'a finalement pas été gardée dans le film, ces images n'étaient pas animées dans After Effects mais le jeu réellement jouable sur PC.
Théodore était juste censé essayer de se détendre durant cette séquence, ces images m'ont alors parues trop narratives, c'était aussi l'avis mon producteur. Si Théo joue à un jeu bizarre, le spectateur se dirait certainement que ses problèmes viennent de là. Je ne souhaitais pas du tout que l'on puisse aboutir à cette conclusion. Ce jeu-vidéo prenait vraiment trop d'importance, et je me suis dirigé vers un jeu plus basique. J'ai alors modifieé des planches de sprites et de tiles d'un des vieux jeux «Wonderboy».

Planche de sprites modifiée d'un jeu master system «Wonderboy»
Il a ensuite fallu reconstruire sur After Effects un des tableaux du jeu, et animer les sprites (les personnages du jeu, disons). J'ai ensuite décidé d'utiliser une vieille télévision pour regarder cette vidéo, et un ami m'a aidé à filmer l'écran de cette TV cathodique. Pourquoi se donner tant de mal ? Les effets de matrice TV que j'ai tenté de créer sur After Effects ne me paraissaient pas assez convaincantes !
Ecran de TV cathodique filmé avec un 5D. En petit on ne peut pas bien voir la matrice, mais en plein écran on la voit bien.

En grand écran on voit assez bien la matrice de la télévision shootée au 5D.
10. L'animation, cet univers parallèle.
L'animation c'est long. On a beau travailler sur ordinateur, ça reste incroyablement long. C'est pourquoi la grande différence avec le “live” (les films filmés avec des vrais gens), c'est qu’en animation généralement il y a très peu de marge de manœuvre pour le monteur. Il y a très peu de perte, en tous cas en France. Les marges autour de chaque plan sont quasi-inexistantes. Quand on est un studio hollywoodien, OK, on peut se permettre de faire des minutes et des minutes qui ne seront pas l'écran… Ce n'était pas mon cas, j'ai donc animé ce qui était nécessaire.
Le seul plan qui a été animé puis enlevé du film. Heureusement, c'était un plan assez simple. Il s'agissait de l'avant dernier plan du film.
J'ai animé en Cut-out sur de la série pendant plusieurs années, après être sorti de l'école. Revenir à un type d'animation plus réaliste n'a pas été évident, mais j'étais très heureux de pouvoir le faire.
J'ai beaucoup appris avec l'animation «cut-out», par exemple sur After Effects, mais sur de la série on a des quotas élevés. De 9 à 14 secondes par jour sur les productions sur lesquelles j'ai travaillé. De ce fait, on a tendance à se trouver des «recettes» que l'on sert un peu à toutes les sauces. Lorsque j'ai animé de nouveau de manière plus traditionnelle (même si c'était sur flash), je veux dire par là avec une animation moins pose-à-pose, mais avecd es mouvements plus réalistes, j'ai dû me débarrasser de toutes ces recettes. C'était à la fois rafraîchissant et flippant, car je me suis rendu compte qu'il fallait que je m'améliore en animation si je voulais que le film ressemble à ce que j'avais en tête.
L'animation s'est passée en deux étapes: l'animation des personnages, puis de leurs ombres. Les ombres sont les parties crayonnées dont je parlais plus haut, animées sur TV Paint. Je m'imaginais que le travail serait moins lourd avec ces crayonnées plutôt qu'en ayant à vraiment délimiter des zones d'ombres au préalable pendant l'animation au trait (vous pouvez souvent voir ces délimitations avec un trait de couleur sur les plans des animateurs japonais). La difficulté d'animer ces ombres a été celle-ci: plus les mouvements étaient lents et en gros plans, plus il fallait être précis, ce qui rentrait en contradiction avec le fait de dessiner des crayonnés «vite fait». Quand le crayonné se déplaçait de manière trop chaotique cela venait anéantir la fluidité de l'animation initiale. Plus le crayonné était «gros» dans l'image (ex: les plans en «close-up») et moins il se déplaçait dans l'image (ex: sur un personnage bougeant très lentement dans l'image) plus il fallait être précis dans le dessin de ce crayonné et respecter une zone d'ombre délimitée. Les plans les plus simples étaient donc les plans éloignés où le personnage bougeait beaucoup et rapidement à l'écran (une marche, une course…). Le Troisième Œil étant un film plutôt lent et avec beaucoup de gros plans, le problème a été malheureusement très présent, mais heureusement Amelie Harrault a fait du super boulot là-dessus. Je lui préparais un ou deux dessins d'ombre par plan et elle devait ensuite dessiner les ombres de tous les autres dessins en suivant l'animation existante.
Globalement, l'animation est la phase qui a été sous-évaluée dans le film. Par contre, j'ai beaucoup appris sur cette étape. Je n'ai jamais regardé autant de dessin-animés qu'à ce moment-là pour essayer de progresser et d'apprendre… OK, il s'agit d'une bonne excuse, mais pas seulement !
Plans d'animation.
11. L'angoisse du graphiste control-freak: Le son.
On dit souvent que le son c'est 50% d'un film: c'est vrai. Non pas forcément en terme de budget, mais un film pourra être très beau visuellement, si les voix atroces, il ne restera pas grand chose de votre film : il fera rire toute la salle. Sur Le Troisième Œil, le son s'est décomposé en plusieurs parties:
-Les voix.
-La création d'ambiances sonores + sfx + piano pour le générique de fin.
-les bruitages type “foley”.
-le montage de tout ça et le pre-mixage
-le mixage
Commençons par les voix. Certains films ont comme point de départ une bande son. Ce n'était pas mon cas, et il fallait créer tout le son à partir des images. Quand j'avais mis sous forme d'animatique le storyboard, j'avais essayé d'y ajouter ce que l'on appelle des voix témoin (des voix enregistrées par une ou deux personnes, en attendant d'avoir les vrais voix). Malheureusement mes talents d'acteur étaient tellement nuls qu'il a été préférable de les enlever et de mettre des sous-titres dans un premier temps.
Avec un studio d'enregistrement nous avons ensuite fait un petit casting et nous avons enregistré les voix. Dans un film où les personnages parlent, il est urgent d'avoir des voix assez tôt, pour « timer » le film (lui donner une durée cohérente, alors que le film n'est pas encore animé), il est aussi nécessaire d'avoir ces voix au moment de l'animation bien sûr.
Cette phase d'enregistrement dans un studio n'a pas été très bonne. Il a fallu enregistrer toutes les voix en 2h, et les scripts n'avaient même pas été donnés aux comédiens (alors que je l'avais demandé). Résultat: je suis sorti de cette séance d'enregistrement avec le sentiment de l'avoir échappé belle, et que les voix que j'avais en poche n'étaient pas si mauvaises vu le temps que l'on avait eu. Ce qui est quand même sacrément dommage: travailler dur pendant 4 ans pour faire des voix en 2h de temps en essayant de réduire les dégâts, il y a mieux à faire.
J'ai fait le montage des voix sur l'animatique un ou deux mois plus tard, et… ça n'allait pas du tout. Je n'en veux aucunement aux comédiens, ni même au studio son, ce sont les choix que nous avions fait avec mon producteur qui n'étaient pas les bons.
Payer un studio d'enregistrement habitué à faire de la série et du long-métrage ne nous permettait pas d'avoir le temps nécessaire pour enregistrer comme nous le voulions.
Pour un budget comme le notre, il fallait tout faire en 2h de temps, c'était beaucoup trop court. Nous voulions ré-enregistrer toutes les voix du personnage principal. Le problème était que je n'avais toujours pas la comédienne qui correspondait. La décision avait été prise très tôt dans le projet de ne pas faire jouer un enfant, je cherchais la voix d'une femme pour ce rôle de petit garçon. Au delà même du jeu, je cherchais déjà le bon timbre de voix.
Ma copine blaguait souvent en disant «je suis sûr que j'aurais le timbre de voix qu'il faudrait, mais je n'ai aucune envie de le faire». Et moi de lui répondre en rigolant : «T'imagines si tu devais le jouer…». Sauf qu'au pied du mur, j'ai arrêté de rire, et je lui ai demandé si elle pouvait jouer une phrase ou deux, juste pour voir ce que ca donnerait. Enregistrement que j'ai monté sur les images correspondantes du film. Constat accablant: ça collait parfaitement. Je me souviens que l'on s'est regardés dans le genre: «Et merde».
En effet, l'idée de travailler ensemble, surtout sur un projet me tenant autant à cœur et avec lequel je l'avais déjà tellement saoulé ne nous réjouissait pas tant que ça. J'ai envoyé l'extrait du film doublé avec cet enregistrement à mon producteur sans lui en dire plus: Il trouvait ça super ! Nous étions désormais condamnés à le faire.
Que sa voix corresponde était une chose, mais il fallait créer les conditions pour qu'elle ne soit pas trop stressée pour jouer. Le travail avec un comédien professionnel peut aller très vite, mais avec un amateur il faut prendre le temps. Heureusement, nous avons pu ré-enregistrer des voix chez Benoît Hardonnière qui s'occupait du son sur le film. J'ai eu beaucoup de chance sur ce coup là, car les prises de son qu'il a fait sont de très bonne qualité, et on ne sent pas la différence avec les voix enregistrées en studio. Travailler de cette manière nous a permis d'avoir 2 ou 3 journées d'enregistrement, un luxe par rapport aux 2h en studio.
Ce que je retiens des ambiances sonores, c'est qu'il faut du son sur TOUTE la durée du film, même quand il ne se passe rien. Il n'y a jamais du vide total. Il faut donc toujours avoir au moins un “fond d'air”. La difficulté pour un réalisateur c'est que tant qu'il n'y a pas au moins un pre-mixage, il est presque impossible de se rendre compte de ce que ca va donner. Quand je dis sans pre-mix, ça veut dire avec les sons empilés les uns sur les autres sans AUCUN effets, et tous au même niveau. Imaginez une dizaines de sons les uns par dessus les autres au même niveau sonore et sans effets, je vous assure que c'est pas facile d’émettre un avis très avisé.
Un des problèmes pour parler avec votre ingé-son, c'est d'ailleurs souvent le vocabulaire.
Quand on dessine, on a souvent un vocabulaire très imagé pour exprimer des idées… et puis il faut avouer que les termes techniques on ne les connaît pas forcément. Même pour des trucs des base. Par exemple je lui demandais de baisser le volume à la place de baisser les niveaux. C'est un exemple classique, mais il y en aurait des tonnes d'autres. Je me rappelle aussi que je parlais souvent en frames alors que lui non…
Les bruitages “Foley”, c'est quoi?
C'est le fait d'enregistrer des bruitages en studio, en one-shot, devant des images projetées sur un écran. Plutôt qu'un long discours, voilà une vidéo chopée sur youtube qui montre bien (et de manière spectaculaire, autant en profiter) ce que font ces bruiteurs Foley:
Je ne connaissais pas de bruiteurs, et Benjamin Renner (Réalisateur du film Ernest et Célestine) m'a conseillé Bertrand Boudaud. Nous nous sommes rencontrés et il a accepté. Qu'il soit intéressé par mon film était une super nouvelle car il est généralement très occupé, et ce que nous pouvions le payer était largement en dessous de ses tarifs habituels.Pendant la séance d'enregistrement, ce fût fantastique. En une journée de travail le film était bruité ! Bien sûr il y avait déjà eu un gros travail sur les ambiances créées avant par Benoît Hardonnière.
Mais si vous êtes attentifs, vous aurez remarqué que je n'ai pas mis les Foleys dans la même partie que les SFX. La raisons c'est que certains SFX ont été créés au préalable au moment des ambiances, et non des Foley, parce qu'il était plus simple de le faire de cette manière. Prenons le cas d'une machine-à-laver: mettre ce son dans le film est plus simple avec un vrai enregistrement de machine-à-laver. Cette séparation est toutefois parfois assez arbitraire: les portes par exemple n'ont pas été bruitées en Foley, pour des questions de logistique. Le bruiteur Foley n'avait pas de porte à disposition dans le studio où nous avons enregistré, nous avons ajouté les sons manquants à partir de banques de sons. C'est un ingé-son de ce studio d'enregistrement qui s'en est occupé, après la session d'enregistrement de bruitages Foley.



La petite cabine d'enregistrement de bruitages Foley que l'on a utilisé pour Le Troisième Œil.
Le mixage sur un court-métrage se fait généralement en 1 ou 2 journées maximum. Ce qu'il faut savoir, c'est que les fichiers du mixage sont directement liés à la configuration matérielle du studio en question, vous ne pourrez pas modifier ces fichiers en dehors du studio, même en allant dans un autre studio. Cette étape apporte beaucoup à un film.
Nous avons aussi enregistré le morceau de Debussy au piano à la fin du film. Les enregistrements libres de droits ne me convenaient pas, et après quelques mails il m'a paru trop difficile d'obtenir les droits des interprètes qui me plaisaient (Arturo Benedetti Michelangeli par exemple). Nous avons décidé de faire jouer Evelyne Catherin sur son propre piano, chez elle. Je ne suis pas du tout pianiste, mais j'aime beaucoup l'interprétation qu'elle a jouée pour le film. Benoît Hardonnière a fait les prises son.

Pendant la séance de mixage.
Tu verras, le mixage ça change tout !
Bon, alors c'est un peu vrai, mais ne pensez cependant pas sauver le son de votre film à ce moment-là. Si le son vous plaît avant le mixage, il deviendra encore meilleur. S'il ne vous plaît pas, il n'y aura sûrement pas de miracle. En vérité les sons existants pourront seulement devenir “encore mieux”. Ce sont souvent des histoires de dolby surround, de reverb, de spécialisation des éléments etc. La nature de vos éléments ne changeront pas, de plus cette étape ne sert pas à “déplacer” des éléments son, tout doit vraiment être parfaitement calé avant.
12. Le compositing: oh il ressemble à ça mon film finalement ?
Je savais que certains parti-pris pendant la production allaient avoir pour conséquence de modifier le rendu du film par rapport aux images que j'avais créé pour les dossiers en 2009/2010.
Etapes du compositing.
Lorsque j'ai dessiné les références des décors juste avant le layout, j'ai choisi d'aller vers plus de réalisme et de détail.
Le personnage principal porte beaucoup d'attention aux objets dans le film, j'avais donc envie de leur donner une identité précise. De ce fait, les personnages et l'animation ont eu tendance à devenir moins bruts eux aussi, le travail devenait alors plus minutieux. Avec ce niveau de détail, les textures prévues dans le dossier originel menaçaient d'alourdir la lisibilité de l'image. Les décors aussi étaient plus bruts dans le premier dossier… Je savais donc depuis l'étape de layout que le résultat final serait différent.

Image du dossier de 2009, et une image tirée du film en 2013.
Cela ne m'embêtait pas plus que ça, car ces choix étaient justifiés à mes yeux, mais je ne savais toujours pas à quoi allait ressembler le rendu de mon film, cela était quand même pas rassurant. Le moment où j'ai assemblé les décors en couleur et les premières animations couleur (quand je dis couleur, c'est par opposition à la version trait), j'ai un peu flippé. La même impression que lorsque j'ai monté la première fois mon storyboard : il y avait un décalage entre l'image que je m'étais fait de mon film et ce que j'avais en face des yeux. Il faut dire qu'il s'agissait du rendu brut, avant le compositing justement.
Alors c'est quoi le compositing ? Il s'agit de la phase où on assemble tous les matériaux épars du film ensemble et que l'on fignole le rendu. Cette phase peut être très courte dans certains projets, sur Le Troisième Œil, la phase de compositing a duré plusieurs mois… ce qui est LONG.
Les effets de focales ont été travaillés à ce moment-là, les erreurs de layout ont été corrigées, les effets de pluie ont été ajoutées, les ambiances ont été améliorées, du grain a été ajouté etc. C'est lorsque j'ai fait le compositing sur les premiers plans que j'ai pu me rendre compte de ce à quoi allait ressembler le film à la fin.
Pluies créées sous After Effects lors du compositing.
Cette séquence n'existait pas au moment du storyboard, ni de l'animatique layoutée. Les plans ajoutés vont en réalité plus loin que ces pluies, vu que les plans où la mère raccroche le téléphone n'existaient pas non plus.
Ces plans ont été ajoutés très tard parce que le rythme de mes séquences devenait trop linéaires et qu'il fallait briser cela avant la dernière séquence du film, celle du cauchemar.
Alors que l'on suit l'enfant depuis le début du film, j'ai trouvé intéressant de repartir sur un point de vue éloigné, hors de la maison, et revenir en centrant l'action pour la première fois sur un autre personnage: la mère. On est désormais sur elle et on monte les escaliers jusqu'à revenir sur Théodore dans sa chambre. Vu qu'il s'agit d'un cauchemar de Théo, en vérité il se voit lui-même par les yeux de ce qu'il s'imagine seraient ceux de sa maman. Je suis assez content d'avoir ajouté ces plans, c'était une décision par forcément évidente pour mon producteur, car j'étais déjà complétement en retard sur le planning. Mais il trouvait ça beaucoup mieux. Il m'a laissé faire, tant que c'était des plans pas trop compliqués. Effectivement, l'animation de ces plans est assez réduite.
13. La première projection, ou Sisyphe et son rocher.
J'ai commencé cet article en parlant de ma peur de ne pas finir ce film… C'est au moment du compositing que cette crainte s'est estompée ! A partir de là, il était clair que j'allais pouvoir me détacher le boulet du pied à un moment ou un autre. L'inconnue s'est déplacée sur «quand vais-je terminer ?». Une belle avancée, mais il n'empêche que le compositing était plus long que prévu.
La première projection aurait dû être au «Carrefour du Cinéma d'Animation» au Forum des Images à Paris (le 7 décembre 2013). Pour la petite histoire je suis né le 2 décembre, donc ça coïncidait presque à mes 30 ans. Malheureusement le compositing n'étant pas fini, il a fallu se résoudre à annuler. J'étais très déçu car c'est une très belle salle, et cela me semblait être une occasion idéale pour une première du film.
En vérité, «finir un film» est possible à n'importe quel moment. Mettez un titre au début et un staff roll à la fin, et voilà. Mais vous l'aurez compris, j'avais dépensé tellement de temps et d'énergie que je n'étais plus à un mois près pour finir. Je n'avais que le résultat final en tête : hors de question de montrer un film que je ne jugeais pas assumable en l'état. Avec du recul, je pense qu'il aurait été possible d'envoyer une version non-terminée, et de faire un DCP plus tard. Mais à l'époque ça me paraissait complètement impensable.
Quoi? «Département de la Charente ne prend pas de «s» tandis que «Région Poitou-Charente» prend un «s» ? Dixième rendu du staff roll, et toujours des fautes.
Mais même avec ce temps supplémentaire, je n'étais pas sorti d'affaire. Une projection au cinéma Les Ursulines à Paris a ensuite été prévue le 17 décembre. C'est une petite salle qui a une passion pour le cinéma d'animation. L'épisode de la projection avortée au Forum des Images ne devait pas se renouveler, pourtant j'ai utilisé jusqu'au dernier moment le temps dont je disposais pour améliorer le rendu et corriger des «pains» (des erreurs visibles à l'image). Tant et si bien qu'il ne me restait plus que quelques jours pour le rendez-vous que nous avions prévu avec mon producteur pour créer la copie finale en format DCP que nous allions projeter. Je devais sortir le film sous forme d'une suite d'images. Pour vous faire une idée, Le Troisième Œil est une suite de 25099 images.
J'étais assez confiant pour ces rendus, mais j'ai vite déchanté. Les images étaient beaucoup plus longues à exporter que je ne le pensais. De plus, j'avais prévu deux étapes distinctes dans mes rendus pour que ce ne soit pas trop lourd d'un coup, et que je n'ai pas tout à refaire en cas de problème. Gardez ce point en mémoire pour le paragraphe suivant. J'ai commencé à avoir des sueurs froides quand je me suis rendu compte qu'avec mon pc, même en faisant des exports jour et nuit non-stop, le temps de rendu était trop long pour la date prévue. Mes fichiers n'avaient pas été bien prévus, car les rendus finaux avaient été le dernier de mes soucis. Ils étaient trop lourds, bien trop lourds… et il était trop tard (bien trop tard), pour revenir en arrière. Trouver une solution, vite.
J'ai alors réquisitionné le pc de ma copine (avec sa permission), et j'ai commencé à faire des rendus sur les deux machines. Deux applications d'After Effects tournaient en parallèle sur chacune d'elles (donc un total de 4 application, afin de calculer un maximum d'images en un minimum de temps. Il restait alors 3 jours pour le rendez-vous tant attendu. C'est là que ma bonne idée originelle de séparer les rendus en plusieurs étapes m'a privé de sommeil pour les nuits suivantes. Il fallait que j'exporte une première fois un plan, puis que je fasse une série de réglages à la main avant de le relancer à un nouveau rendu de ce plan là. La journée je pouvais faire ce travail… mais j'avais besoin de calculer des plans la nuit aussi pour rentrer dans les délais.
Le temps étant compté, et étant déjà mort de fatigue, je me souviens m'être accordé des petites sessions de sommeil de 20 minutes en mettant une alarme, le temps que certains plans se terminent. J'ai dormi 3 h en 2 nuits, et je ne suis pas un warrior du sommeil: j'ai besoin habituellement de mes 7h pour être opérationnel. Le manque de sommeil m'a fait faire une grosse connerie.
Au petit matin du jour du rendez-vous, je me suis aperçu que certains fichiers étaient mal nommés.
Je vous ai dit un peu avant qu'il me fallait une suite de 25099 images : il faut donc que le «numéro» de chaque image soit la bonne pour que cette suite soit cohérente. Ce qui n'était pas le cas. Stress, énervement, et craquage. Mais après réflexion, je pouvais encore m'en sortir, les fichiers n'étaient pas complètement mélangés. J'ai alors tenté de renommé en bloc des séries d'images avec un logiciel. Et j'ai fait n'importe quoi. Je n'aurais jamais fait cette bêtise si je n'avais pas été fatigué. Mes efforts des deux nuits précédentes étaient réduites à néant (en vérité non, j'avais quand même ma première passe de rendu qui était OK, ce n'était donc peut être pas une si mauvaise idée…). Le rendez-vous ne pouvait avoir lieu dans ces conditions. Il a donc été reporté au lendemain matin. Le soulagement était réel, mais cela voulait aussi dire que j'avais à nouveau du pain sur la planche pour finir les rendus pour le lendemain, qui était aussi la journée de la projectio. Il n'y aurait pas d'autre délai supplémentaire. Après une nouvelle nuit très courte, j'avais enfin une suite d'image valide.
La copie DCP a été finalisée 1 heure avant la projection, sans avoir été testée.

Création du DCP à partir d'une suite d'images compressées en JPG2000. Allez petite barre remplis-toi !
Le stress était donc au maximum pour moi lors de cette première projection, car je n'avais pu vérifier que les premières secondes de cette copie. Le film a alors été projeté avec 3 ou 4 autres films produits ou co-produits par mon producteur. Si quelqu'un a des photos de cette soirée je les veux bien car j'étais tellement fatigué que j'en ai des souvenirs assez flous. Les spectateurs étaient en grande partie des amis, et j'ai alors fait le plus mauvais speech de ma vie. Là par contre si vous avez une vidéo je veux bien que vous la détruisiez. Je dis ça, mais je crois que rien que pour cette chouette projection aux Ursulines, je suis heureux d'avoir fait ce film ! Merci à tous ceux qui sont venus !
14. C'est à quel moment que mon œuvre a changé la face du monde? Les festivals, l'internet, et le retour en studio…

Listing des étapes du film mis à jour au fur et à mesure de la production.
Je m'étais préparé mentalement à ce qu'il ne se passe pas grand chose, et on va être franc (je vous dois bien ça si vous êtes arrivés jusque là), le film a eu une faible portée. MAIS. Il y a eu des bonnes surprises. J'ai fait très peu de concessions avec ce film, et pourtant il a joui d'un accueil bienveillant.
La diffusion sur ARTE a été un très chouette moment aussi. Il y avait aussi un interview juste après la diffusion. Ensuite le film a été visionnable sur leur plate-forme en ligne en accès libre pendant un an. Je vous disais au début de cet article que j'hésitais en début de projet à aller chercher un producteur, une chaîne, des subventions… Même si ça a rallongé énormément le temps de fabrication de ce film, je suis très heureux d'avoir fait ce choix finalement. Le film est bien meilleur pour moi que celui que je m'apprêtais à faire sans financements et sans producteurs.
En septembre 2013, quelques mois avant la fin de la production du film j'avais mis en ligne une bande-annonce. Il s'agit du trailer présent en haut de page de ce post-mortem. Marc Aguesse du site CATSUKA m'avait alors fait l'heureuse surprise de relayer cette vidéo. Puis, quand le film a été mis en ligne en entier sur le site d'ARTE, CATSUKA a de nouveau publié une petite news. Ça m'a fait une drôle d'impression d'avoir ces articles concernant mon court-métrage sur ce site où j'allais depuis presque 15 ans. Un genre d’achievement !
Succès dévérouillé: Parution d'un article sur le site Catsuka.
Puis il y a eu les projections en festival. J'ai eu très peu de critiques négatives, on va dire qu'au pire les gens m'ont dit “ne pas avoir compris”. Ce qui s'est révélé être un peu faux. Sans blagues, j'en ai eu la preuve plusieurs fois: une fois que je leur expliquais le film, ils m'avouaient finalement “ha oui ok, bah j'avais compris alors”. C'est arrivé 3 ou 4 fois en festival, et je pense que la raison est celle-ci : les éléments résolus dans l'histoire ne sont pas ceux qu'ils pensaient voir résolus. Peut être aussi que le film manquait de clarté… eheh. Mais c'est un premier film, j'en suis déjà assez content au final. Je me demande aussi si une des phrases que nous avons enlevé lors du montage des voix n'a pas rendu obscure une partie du film. En effet dans la scène où Théodore joue à un jeu-vidéo et où sa mère est derrière la porte en train de lui parler, cette dernière lui disait: “Elle préférait quand tu étais sage en classe… et moi aussi” (en parlant de la maîtresse) et Théodore répondait de manière inaudible pour la mère: “on m'aime bien quand je fais semblant”. Ça peut paraître rien du tout, mais je crois que cette phrase apportait beaucoup à la bonne compréhension de la scène, et du film.

Mon premier prix ! La consécration ! Merci l'Italie, je savais que vous aviez bon goût ! J'ai mis un blur de soap opera pour l'occasion.
Je rigole, mais ça m'a vraiment fait plaisir ce prix, merci aux organisateurs du festival de Rimini. Surtout que je n'étais même au courant que mon film avait été sélectionné là-bas à la base.
Malgré tout, la fin de cette aventure avait un goût d'inachevé.
Je regrettais de ne pas avoir de copie physique du film de bonne qualité, avec une jaquette etc. Je m'en suis occupé un an plus tard, en créant des blurays (à mes frais vu que mon producteur avait fait faillite entre temps). Avec cet objet physique en main, le projet était enfin terminé pour de bon. Travailler en numérique et aboutir à une version DCP de super qualité c'est génial, mais ne pas avoir de copie de bonne qualité que je puisse par exemple donner aux personnes ayant travaillées sur le film me rendait un peu triste. Et pas juste un CD gravé avec un titre au marqueur, hein !

Les jolies copies bluray que j'ai fait presser avec amour.
Un mois après la fin du film, il fallait que je retourne travailler en studio sur d'autres productions. J'avais déjà largement dépassé les délais et le budget. Le fait d'avoir fait beaucoup de décors sur “Le Troisième Œil” m'a permis de travailler sur de belles productions comme le film Tout en haut du monde, la série F is for Family, ou encore le film en préparation Zombillenium d'Arthur de Pins. Réaliser un film c'est super chouette, mais travailler pour d'autres réalisateurs ça fait aussi du bien !
15. Une Conclusion, jusqu'au prochain projet.
“Le court-métrage, c'est un laboratoire avant de faire des longs-métrages ou de la série.”
J'ai souvent entendu ça, et aujourd'hui je pense que c'est à la fois vrai et faux. Le court-métrage est un moyen efficace d'avoir une expérience en tant que réalisateur, mais cela reste tout de même très éloigné des conditions de production d'une série ou d'un long métrage à mon avis.
Sur un court-métrage, vous pouvez faire la majeur partie du travail si vous le voulez, c'est un format qui reste humainement maîtrisable. Alors certains petits malins du fond me sortiront quelques exemples de réalisateurs ayant fait des long-métrages quasiment seuls, et ils auront raison. Ces cas existent. Sauf que ces films sont organisés et financés comme des très longs court-métrages. Et leur diffusion ressemble à celle d'un court-métrage également.
J'ai trouvé le format “court-métrage” intéressant en soi pour sa relative absence de danger financier, surtout en France grâce au CNC, aux régions et certaines chaînes. Et donc pour la liberté qui en découle. Mais aussi pour une autre raison: certaines idées et leur mise-en-scène fonctionnent en court-métrage, pourquoi aller chercher un autre format ? Le Troisième Œil est un court, et je ne l'ai jamais imaginé dans un autre format.
"4 ans pour faire un film… ça t'a coupé l'envie d'en faire d'autres ? "
J'ai très envie de faire de nouveaux projets. Je travaille d'ailleurs actuellement sur une série animé, quelques épisodes en format 26 minutes. Il s'agit d'une série ado-adulte, semi-feuilletonnante. J'espère que vous serez nombreux à suivre le début de ce projet et à me donner des retours, je montrerai bientôt des images sur mon compte twitter.
Mon fil twitter : https://twitter.com/gintomatoes/
J'espère en tous cas que ce post-mortem vous a intéressé. Si vous avez des questions n'hésitez pas à me les poser en passant par twitter ou tumblr ! Ca me permettra de faire des corrections et de le compléter.
Et comme promis plus haut, voici le lien vers l'article d'Aurélien regard qui m'a donné envie de faire ce post-mortem. Il ne s'agit pas de cinéma d'animation mais de jeu-vidéo indépendant, mais hey, c'est super intéressant à lire :
(Le film complet n'est plus disponible pour le moment! Je vous ai bien eu)

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